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« La naissance de la tragédie »

Avec une grande douceur, Maxime Kurvers revient à l’évidence théâtrale pour La naissance de la tragédie : la parole et l’acteur.

C’est l’histoire d’un homme qui raconte. En prenant son temps, pas après pas – puisqu’il est d’abord juché sur des palets de bois, ce qui lui interdit toute précipitation. Qui prend les mesures de l’espace, évolue lentement, s’assoit tout près de nous, et propose de raconter la naissance de la tragédie, projet ambitieux s’il en est. Pour le réaliser, Maxime Kurvers a imaginé un dispositif scénique radical dépouillé d’ornement comme d’artifice, de ce qui fait le spectaculaire – pour revenir à l’évidence théâtrale : la parole et l’acteur.

S’il est d’emblée précisé que la tragédie n’a pas d’âge puisqu’elle a toujours cheminé aux côtés de l’humanité occidentale, la plus ancienne qui nous soit néanmoins parvenue, Les Perses d’Eschyle, retrace la bataille navale de Salamine, qui oppose les Grecs aux Perses et se solde par une défaite de ces derniers. Datant de 472 avant notre ère, elle fût d’abord représentée lors des « Grandes Dionysies », ces journées de cérémonies se déroulant à l’Acropole et qui rassemblaient jusqu’à douze mille spectateurs d’Athènes ou d’ailleurs. Ce contexte initial essentiel permettait ainsi un jeu de miroir entre les spectateurs et ce qu’ils avaient sous les yeux, autorisant l’identification – via le lien symbolique des libations notamment – alors même qu’on leur narrait les déboires de leurs ennemis de toujours. Des gestes rituels du comédien viennent réinstituer ce cadre : l’encens embaume la salle, miel et lait sont soigneusement versés et se répandent sur un flight-caisse (là encore, aucun travestissement de cet objet pourtant destiné plus trivialement au rangement et transport de matériel).

Le pari du jeune metteur en scène Maxime Kurvers – artiste associé à la Commune d’Aubervilliers passé par l’école du Théâtre National de Strasbourg – c’est qu’il revient à l’acteur seul d’activer les conditions du récit, d’élaborer le fictif, de faire spectacle. À son comédien – l’excellent Julien Geffroy - de prendre en charge le décalage entre la Grèce antique et nos sociétés contemporaines, mais aussi les étapes successives de la narration et de sa charge émotive. Il devient parfois le messager qu’il a fait advenir sur scène aux côtés du chœur et de la reine désespérée, et se sert tant de sa fonction informative première (transmettre les nouvelles de la bataille) que de sa mission affective (dire la douleur d’une défaite, le désespoir d’un peuple et d’une famille). Et ce personnage qui semble parfois l’écraser de cette charge proprement tragique, il s’en libère aussi en ôtant une à une les multiples couches qu’il porte sur lui, tissus divers assemblés de façon disparate, autant de strates du récit pelées progressivement pour parvenir à une matière narrative toujours plus épouillée.

En nous renvoyant à la sa forme minimale, quasi-originelle du théâtre, Maxime Kurvers déplace notre attention sur tout ce qui tend habituellement à disparaître derrière une profusion de détails scénographiques et techniques, d’effets sonores et visuels : l’attention à chaque détail du jeu d’acteur, son élocution, chacun de ses gestes et mouvements, pour revenir à un plaisir élémentaire de partage entre un interprète et son public, à quelque chose qui se donne généreusement et ne se reprend pas. Ce retour aux fondamentaux est brillamment réussi : la mémoire d’un texte et d’une histoire suffisent à faire corps et récit, à être théâtre.

Copélia Mainardi, article publié le 4 décembre 2018 sur Mouvement.net

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