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« Cette époque qui performe partout l’effondrement »

à propos d'Histoire performée des théâtres en crise(s)

 

Qu'est-ce qui t'as poussé à créer le projet Histoire performée des théâtres en crise(s) ?

 

Ce projet est issu d’une double commande. D'une part, celle de La Manufacture (Haute école des arts de la scène à Lausanne), qui m’a proposé de concevoir pour ses étudiant·es une conférence performée témoignant de mes récentes recherches sur le jeu d’acteur·rice. D'autre part, celle du T2G — Théâtre de Gennevilliers, dont les directeur·ices m’ont invité à produire un programme réflexif autour d'un constat que nous sommes nombreux·ses à partager : le théâtre — à l'image de toute chose publique — est en crise.J’ai donc choisi d'articuler cette intervention autour d'une équation récursive : crise = théâtre = crise. Mon ambition est de penser le théâtre à la fois comme le produit et le terreau de ces crises. À travers ce projet, je tente d’en retracer une histoire — qui est, par essence, autant une histoire de la représentation qu'une histoire des affects — en mêlant le récit théorique à l'incarnation de certains de ses éléments.

 

En quoi ce projet t'a-t-il changé ?

 

Réfléchir à tout cela me donne concrètement du courage pour appréhender cette époque qui performe partout l’effondrement. Or ceci a un coût : partout autour de moi, je n’ai jamais vu autant d’ami·es abandonner ou penser abandonner leur pratique artistique face à la violence, l’iniquité et la remise en cause constante de leur travail. Penser une histoire des théâtres en crise(s) n’amène pas à atténuer la violence qui nous frappe ; je crois que cela peut réouvrir, au contraire, un horizon pour notre art d’être oppositionnel à nouveau — c’est-à-dire de s’émanciper de tout ce que nous avons naturalisé des schémas de production, de représentation ou de monétarisation de nos pratiques.

 

Cette année, le festival Idéal invite à se décentrer et à ouvrir notre regard sur le vivant, à le voir comme une communauté d'existences plurielles. 
Quand tu entends "vivant", à quoi penses-tu en premier ?

 

Je pense immédiatement à ce que le philosophe Kohei Saito nomme le "métabolisme" entre l'humanité et la nature. Il réactive cette intuition de Karl Marx pour penser le vivant non comme un décor ou une réserve de ressources, mais comme un tissu d'échanges organiques que notre système de production actuel a fini par rompre.Dans le contexte de ma recherche sur le jeu d’acteur·rice, penser le vivant, c'est souvent prendre acte de cette "faille métabolique". Si nos théâtres sont en crise, c'est principalement parce qu'ils sont imbriqués dans cette logique d'exploitation qui sépare l'art de ses conditions matérielles d'existence. Le théâtre a le pouvoir de performer et de prendre au sérieux cette communauté de dépendances (que nous oublions souvent) et qui forme le vivant.

 

Pour toi, le vivant est-il fragile ou puissant ?

 

Ce qui est fragile, ce n’est pas le vivant en soi, c’est le tissu de solidarités qui nous lie les uns aux autres. Dans cette logique, quand notre système de production rompt ces liens, cette puissance s'effondre. Le théâtre que j’aime m’aide à rêver à cette puissance-là, qui ne vient pas du tout de l’exploitation, mais de la relation à l’altérité : un·e acteur·rice, parfois seul·e, souvent vulnérable, mais qui tient une force immense de ce qui se passe là, en et hors soi — ce soin donné à l’espace et au temps, ce présent de la représentation où la pensée et la vie sont collectivisées.

 

As-tu une lecture/un film/une œuvre qui a nourri ta réflexion ?

 

Kohei Saito, La nature contre le capital : l'écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital

Kohei Saito, Moins ! : La décroissance est une philosophie

Dario Fo, Le Gai savoir de l’acteur

Ryūsuke Hamaguchi, Evil does not exist

Les spectacles agraires, amateurs et vernaculaires comme ceux du carnaval de Bâle, du Dengaku ou du Kagura japonais.

Entretien réalisé par Camille Brucher
pour le TU-Nantes x festival Idéal 2026

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