« Claude Régy, une radicalité »

J’ai 31 ans, donc je n’ai pas pu voir beaucoup de spectacles de Claude Régy. De fait, le premier spectacle que j’ai vu de lui - je crois que cela fait exactement dix ans - c’était Ode Maritime. En revanche je les ai tous vus depuis, trois, quatre, cinq, six fois, à Avignon, Strasbourg, Paris, Bruxelles, Thaon-les-Vosges…

Je dois par ailleurs avouer que le souvenir que j’ai de cette première vision d’Ode Maritime est assez catastrophique. J’y étais allé parce que j’avais appris que Claude Régy allait être notre professeur à l’école du Théâtre National de Strasbourg, ce qui allait d’ailleurs quelques mois plus tard bouleverser ma vie, ma vie de théâtre comme ma vie émotive…

Et comme beaucoup de jeunes gens, l’imaginaire que j’avais de son travail était essentiellement construit à partir du récit des autres - spectateurs, acteurs, metteurs en scène -, à partir de quelques images également et de la constellation d’auteurs - Kane, Maeterlinck, Handke, Fosse… - qu’il avait mis en scène. Et même si j’avais certainement déjà identifié que se tenait là un point nodal du théâtre pour beaucoup de monde, j’ignorais encore à peu près tout de ce qui m’attendait. Si je dis que cette première expérience en tant que spectateur a été catastrophique, c’est qu’en réalité j’ai été très déçu de moi-même. J’ai le souvenir ce soir-là de passer constamment d’une irritation absolue à un rapport d’empathie panique, et de ne pas du tout comprendre ce mouvement qui était mental tout autant que physique. J’étais sidéré de ne pas comprendre ma condition de spectateur, de ne pas savoir quoi en faire. Il me semble que ce dont il était alors question pour moi dépassait la question du théâtre, que c’était, en fait, ma façon d’avoir peur face à une proposition inédite que je refusais : une manière nouvelle d’être au monde, de soustraction au théâtre comme au monde, dépassant les critères apolliniens et narcissiques d’efficacité, d’effectivité, de rationalité.

Quant à parler de radicalité, c’est peut-être de cela dont il s’agit avec Claude Régy : comment en partant d’une sensation racinaire du théâtre, en se demandant comment ça naît une parole, une écriture, une voix sur scène, comment on peut aller plus loin que ce que l’on attend normativement du théâtre - c’est-à-dire une situation portée par un ou plusieurs acteurs - pour dépasser une dramaturgie du sens et de ses effets, passant au-delà des principes d’assentiment et de ressentiment habituels : n’avoir le désir ni de démontrer, ni d’étonner, ni d’amuser, ni de persuader, pour être là, juste là, face à la tragédie d’être là.

Maintenant, puisque que je suis le plus jeune participant de cette table ronde, et si vous attendez de moi que je performe cette jeunesse pour témoigner du fait que Régy peut encore être une figure d’identification pour des jeunes gens et des jeunes artistes, je vous dirai que oui, c’est le cas. Il l’est en tout cas pour moi. Et son travail obstiné agit comme une balise notamment par rapport à une chose - très belle - qui tiendrait du fait de sa probité : de sa probité dans la vieillesse. Je parlais à l’instant d’une manière singulière d’être au monde - de cette opération de soustraction - et cette manière pour moi témoigne en réalité d’un haut sens moral. Alors le fait que quelqu’un comme Claude Régy - mais aussi comme Jean-Marie Straub, Arnold Schoenberg ou Yvonne Rainer - puisse exister et vieillir ainsi, cela me donne de l’élan dans ma jeunesse. De telles figures donnent bien sûr du courage pour trouver dans mon propre travail ce qui m’est essentiel. 

En ce qui me concerne, je n’ai fait pour l’instant que trois pièces, mais j’ai assez vite identifié de mon travail, de sa sobriété en un sens, qu’il serait peu théâtral au sens académique du terme. J’ai aussi parfois vu qu’il provoquait des réactions houleuses, mais personnellement je m’en fous. Et quand je pense à Régy ça me rassure : je me dis qu’il y a une joie à être relativement inadapté aux esthétiques et aux modes de réception habituels, et cela m’aide à ce que cette joie ne s’étiole pas tout à fait dans l’adversité.

Je ne saurais pas nommer l’époque dans laquelle nous vivons et nous travaillons. Je sais simplement qu’elle est différente de celle qui a rendu possible le travail de Claude Régy, et pour parler du Régy tardif que je connais, je dirais que la vague post-dramatique des années 80-90-2000 arrive à sa fin et qu’on ne sait pourtant pas encore ce qui adviendra. Personne ne le sait. Pour autant je ne suis pas sûr qu’on impose suffisamment à cette époque les conditions qui permettent de faire émerger réellement un théâtre radicalement étranger à ce qui se fait de manière dominante sur les plateaux, le besoin de récit rassembleurs, les effets d’annonce thématique et programmatique, le régime parfois abrutissant de la mimèsis…

Hors je crois que le travail de Régy vient toucher justement une possibilité du théâtre : celle d’un théâtre singulièrement non-mimétique. Et cette possibilité reste ouverte pour nous. C’est comme s’il reprenait un projet moderne du théâtre qui n’a pas été réalisé : la version rhapsodique - épique en un sens - du théâtre telle que formulée notamment par certains romantiques - Goethe et Schiller, en premier lieu - où l’acteur doit s’adresser à l’imagination des spectateurs et arrêter de remplir la scène, de gesticuler, d’imposer à nos yeux une représentation mimétique des choses qui empêche les spectateurs de les imaginer et de les penser. Peut-être retrouve-t-on grâce à Régy une telle possibilité, une possibilité lointaine et perdue (donc radicale ?), qui concernerait certes les principes d’écriture mais aussi les principes de jeu comme les conditions de la réception. Il faudrait alors imaginer comment faire évoluer la condition d’un spectateur en celle d’un spectateur rhapsodique, et cela irait au-delà de la question de la textualité : ce sont les conditions générales d’un théâtre qui s’adresserait à l’imaginaire qu’il faudrait mettre en place.

Maxime Kurvers,intervention lors de la table ronde

organisée le 8 décembre au théâtre Nanterre-Amandiers

et texte paru dans Théâtre/Public N° 234

"Claude Régy. Regards croisés", octobre-décembre 2019